Il est, pour chaque époque, plusieurs façons de tirer sa révérence. La disparition du tabac dans les lieux publics en est une, moins anodine qu'il paraît. Car le tabac, prisé, chiqué, fumé, fut un de ces bonheurs qui accompagnèrent quelques-uns de nos siècles. Et qui s'évanouissent l'un après l'autre devant les oukases de la santé.
Je n'ai rien contre sa proscription publique. Le tabac m'a pris de chères affections. Et le simple refus d'infliger à autrui des dommages avérés sonne son glas sans contestation ni appel. Pourtant, qu'on me permette de saluer une dernière fois le plaisir défunt de ces siècles de tabagisme, enveloppés des aimables fumées de l'ignorance. Comme ces Romains qui édifièrent l'Empire sans savoir que le plomb de leur vaisselle les condamnait au saturnisme, nos fumeurs séculaires ne savaient pas qu'ils allaient en mourir. Les voici avertis. Et de surcroît proscrits par ceux qui ne savent pas, eux, qu'ils mourront-mais un peu plus tard-d'autre chose...
Le tabac dispensait un certain bonheur de vivre ; ses cendres portent aujourd'hui un parfum de mort. Un philosophe dirait qu'avec le progrès on ne change guère que d'illusions. Il y a quatre cents ans, le joyeux Saint-Amant s'en était déjà aperçu : « Non, je ne trouve pas beaucoup de différence/De prendre du tabac à vivre d'espérance/Car l'un n'est que fumée et l'autre n'est que vent... »
Comme l'espérance-et le vin-, le tabac aidait à vivre. Le vin est, chez nous, de fondation. Le tabac, comme le café ou le chocolat, fut un immigré tropical vite adopté, chéri, chanté, encensé. « Il n'est rien d'égal au tabac, dit le Sganarelle de Molière : c'est la passion des honnêtes gens... Ne voyez-vous pas, dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde... » Ainsi Molière cernait-il déjà la convivialité du tabac : un plaisir d'échange lié au plaisir de pétuner.
En quatre siècles, dans les cafés-salons du pauvre-, la fumée engourdit la solitude, entretient brèves de comptoir et parties de belote. Pas de cabaret, estaminet ou bistrot sans que la fumée des bouffardes-qu'on voit peintes partout de Teniers à Cézanne ou Picasso-ne dispense sa consolation brumeuse.
Amusons-nous de penser que les premiers tabacs (à priser) de l'ambassadeur Nicot furent d'abord des médicaments contre la migraine... Très vite la pipe-calumet occidental-se flatte d'accompagner une certaine sagesse méditative. J'ai connu un professeur de philosophie qui, sur son estrade, attendait, comme Baudelaire, que les volutes de sa pipe- « dans le réseau mobile et bleu/qui monte de [sa] bouche en feu »- nous découvrent Socrate ou Spinoza. En Italie, pas d'artistes florentins sans le redoutable tire-bouchon du cigare toscan ! En Espagne, à Séville, près de la manufacture des Carmen cigarières, le cigare cubain-le puro -s'affiche encore avec orgueil dans les arènes de la Maestranza. Il appartient au rituel taurin, lui-même menacé par les nouvelles décences...
Plus tardive, plus légère et folle, la cigarette perdra les sages lenteurs de la pipe ou du cigare. Passe encore pour celle qu'on fait soi-même ( « du gris qu'on prend dans ses doigts et qu'on rou-oule... ») ! Avec les autres, le fumeur devient un vieux bébé tétant sa drogue. Comme le vin du soldat, il y eut la cigarette patriote des poilus. Mais ce n'est qu'après la dernière guerre, avec les « blondes », que vint le déferlement de masse. Des modes s'installent que le cinéma répand. On fume « à la Bogart ». La cigarette virilise le séducteur, fait rêver l'adolescent, donne une contenance aux timides, séduit les premières lionnes, un siècle après George Sand. La cigarette est partout, chez le clochard qui la quémande, chez le président Pompidou qui la laisse pendouiller à ses lèvres, chez Sartre qui a le mégot fébrile. Sa consommation frénétique n'évite plus le compulsif, la nervosité du zapping. Et la médecine l'épinglera sans peine comme un fléau avéré.
Chez nous, depuis Colbert, la puissance publique fit sans vergogne sa pelote sur ce plaisir captif du monopole d'Etat. Elle reconnaissait, jusque sous la guillotine, l'ultime droit au « clope » pour les éclopés de la vie. Elle n'a plus ces égards : elle fait du tabac, plaisir collectif, un vice solitaire...
Une époque nous quitte. Avec plusieurs de ses parfums. Elle emporte le miel épicé des blonds mélanges anglo-hollandais. Elle emporte le Scaferlati, les Gitanes, Boyard et autres lourdes brunes françaises. On ne caresse plus que chez soi les voluptueux havanes.
Oui, je sais, chers lecteurs, on buvait trop, mangeait trop, fumait trop... Nous voulons des pensées correctes, du bio, du fitness et des bronches limpides. Pour mieux respirer, dites-vous, sous le gaz carbonique. Au fait, à quand la fin de l'effet de serre ?